"Janoir, une vie à peindre", film documentaire
Le peintre Jean Janoir, la réalisatrice Emilie Souillot, et Michelle Janoir.

L’histoire du film

La réalisation du film Janoir, une vie à peindre s’est étalée sur une durée de trois ans, les premiers témoignages de Jean Janoir ayant été recueillis en décembre 2010 et les dernières séquences ayant été tournées fin octobre 2013. Entre-temps, Jean et Michelle Janoir étaient décédés. Réaliser Janoir, une vie à peindre aurait été plus simple s’ils avaient été seulement les sujets de notre film, mais ils étaient aussi, eux les plus jeunes vieux que nous connaissions, nos amis. Ce terme peut surprendre venant de deux réalisateurs ayant l’âge d’être leurs petits-enfants. Les spectateurs du film nous interrogent souvent sur notre rencontre avec Jean et Michelle Janoir, si éloignés du cercle de notre génération : simplement, Émilie Souillot avait rencontré Jean en 2008 dans le cadre de son film sur le Hot Club de Lyon, le peintre étant l’un des musiciens fondateurs du club de jazz. Lors de ce tournage, Émilie fut touchée par l’œuvre, l’histoire et la personnalité du peintre, ainsi que par son épouse. Elle fit part de son idée à Jérémy Zucchi, qui rencontra Janoir en 2009 lors d’un visionnage du film Histoire(s) de jazz, le Hot Club de Lyon à son domicile. Le peintre, qui rejetait tout projet de film sur sa vie et son œuvre, se tourna vers Émilie dès la fin du générique et lui dit : « Bon, c’est quand qu’on le fait, ce film sur moi ? » Ainsi débuta une aventure de trois années !

Du désir de film au tournage

Qu’est-ce qui nous poussait à entreprendre ce film sur un peintre oublié, atteint d’un cancer du poumon ? Nous ne recherchions pas à obtenir une reconnaissance critique ou publique de l’œuvre de Janoir (qui n’est pas de notre ressort), nous voulions simplement raconter les choix d’un homme, comprendre son processus de métamorphose. Fascinés par cette force en lui au service de sa sensibilité, nous nous demandions : quel équilibre ténu lui permettait de créer et, tout simplement, de vivre ? Jeunes réalisateurs sans le sou, nous étions poussés par la rage de vivre, rage d’exister dans un monde où il faut travailler pour vivre et vivre pour travailler. Nous voulions aussi faire le portrait de Janoir, avec la force brutale de ses mots, sa mémoire parfois défaillante, son regard souvent perdu dans ses souvenirs et ses regrets, vide de tout ce qu’il n’avait pu entreprendre, mais rempli d’espoir malgré tout. Par la suite, après la reprise du projet au sein de JPL Productions, en 2013, ce portrait a été complété par les témoignages d’amis de Jean et Michelle Janoir.

Jean et Michelle Janoir lisent de vieilles coupures de presse.

Jean et Michelle Janoir lisent de vieilles coupures de presse.

Le création du film débuta par des discussions, puis par l’écriture d’un scénario soumis à l’avis de Jean Janoir, auquel succéda un tournage d’entretiens composé de courtes séances réparties entre décembre 2010 et novembre 2011. Ces entretiens furent complétés au montage par des extraits de l’interview réalisée en DV pour le film Histoire (s) de Jazz, Le Hot Club de Lyon. Désirant faire son portrait avant tout, nous ne lui posions pas des questions d’historiens ou de spécialistes souhaitant prouver ou infirmer l’idée que Janoir était un grand artiste. Nous l’écoutions pour le comprendre, et respections certaines de ses préconisations sans être dupes, par exemple lorsqu’il nous envoya recueillir la parole de ses amis critiques Jean-Jacques Lerrant et Régis Neyret, prompts à nous faire part de leur admiration pour lui. Fort heureusement, nous l’aimions nous aussi.

Jean Janoir et Emilie Souillot.

Jean Janoir et Émilie Souillot.

Le temps de la création, le temps de vivre

À chaque fois, nous discutions avec Jean et Michelle autour d’un bon whisky de tout ce qui se passait à ce moment. « Nous restons jusqu’à la tombée de la nuit, écrit Émilie peu de temps avant le tournage, en novembre 2010. Chez les Janoir c’est comme ça. On n’arrive jamais à partir. On s’y sent bien, voilà tout. Nous repartons avec le disque vinyle L’Enfant et les sortilèges pour le découvrir. ». Parfois, Jean nous parlait de la maladie qui pouvait l’emporter en trois mois comme cinq ans. Nous savions que le cancer était contre nous, que le temps était compté, rendant d’autant plus nécessaire de recueillir les témoignages de Jean et de Michelle au plus tôt : nous décidâmes donc de réaliser le film par nos propres moyens, avec notre vieux magnétophone numérique DAT et en louant le matériel nécessaire pour filmer (un Canon 5D filmant en HD). Malgré tout, nous n’imposions pas notre propre rythme de tournage, nous suivions celui imposé par la chimiothérapie de Jean, qui refusait qu’on le voit lorsqu’il était au plus mal. Nous tenions à les respecter, lui et son épouse.

Nous tenions à mettre en scène dans le film le temps de la construction du film lui-même, en montant en cours de tournage la séquence de redécouverte de la grande toile de dix-huit mètres carrés de la Chambre de Commerce et de l’Industrie de Lyon, puis en filmant la réaction de Jean et Michelle face aux images. Ainsi, nous les impliquions dans le processus de fabrication du film ; il ne pouvait pas en être autrement avec un artiste comme Janoir, qui avait lu la trame du film avant tournage et se faisait une idée vraisemblablement claire (mais personnelle) du film final. Il nous faisait confiance tout en voulant contrôler les choses ; deux conceptions d’un même objet se rencontraient au risque qu’aucun des deux partis ne soit satisfait. Ainsi, Janoir voulait que ses peintures soient très présentes dans le film, ayant horreur qu’on parle de peinture en son absence, mais nous ne considérions pas ses peintures comme le sujet profond du film. Il prit conscience de cela au fil des entretiens avec lui. Aurait-il aimé Janoir, une vie à peindre ? Le mystère restera à jamais entier.

Image du film Janoir, une vie à peindre.

Image du film Janoir, une vie à peindre.

La vie fait évoluer l’œuvre

Janoir adhérait à nos idées mais avait du mal à visualiser leur intégration dans le film. Nous non plus d’ailleurs ! Comment dépeindre une vie en un film? Une vie passée à peindre? Bien qu’ayant une idée précise de notre but, les moyens pour y parvenir et la structure du voyage proposé aux spectateurs ne cessèrent de varier. Notre projet initial évolua au fur et à mesure des entretiens, de ce qui naissait au cours de ces derniers ; il changea considérablement après la disparition de Jean et Michelle Janoir en janvier et mars 2012. Bouleversés, nous fîmes une pause en repoussant le montage ; il nous était difficile de manier cette matière filmique d’êtres dont nous avions tant de mal à accepter l’absence. Quelques mois plus tard, Blanche Martin (amie fidèle de Michelle Janoir et épouse de Jean Martin, membre fondateur du Hot Club de Lyon) appelle Émilie et lui annonce la vente à prix cassés des œuvres de Janoir, ses toiles et pinceaux vendus pour une bouchée de pain… Nous étions fin octobre 2012, soudainement cette seconde mort du peintre nous rappela la nécessité de porter jusqu’au public l’histoire de Janoir.

La création naît chez nous d’une nécessité. Nécessité de dire, de raconter, de faire, d’échanger, de transmettre. La rage au ventre, nous décidons de reprendre le Janoir, une vie à peindre, qui acquiert dès lors une nouvelle dimension, qui s’ouvre au temps du deuil, cet après que nous appréhendions avant d’entamer le film ; le temps de la dispersion qui précède l’oubli. Nous sortons du cadre étroit imposé avec notre consentement tacite par Janoir, intégrons des personnes qui l’ont côtoyé, des amis (Pierre Arrivetz, Jacques Rey, Anne-Laure qui l’a formé à l’ordinateur), des galeristes (Jean-Louis Mandon, Damien Voutay)… Réécrit sous le regard bienveillant du producteur Pierre Beccu, notre projet a entre-temps convaincu le producteur Jean-Pierre Lagrange (JPL Productions), le diffuseur Cinaps TV et le CNC (Centre National de la Cinématographie) qui y a apporté son soutien financier. Nous avons ainsi pu achever Janoir, une vie à peindre.

Image du film Janoir, une vie à peindre.

Image du film Janoir, une vie à peindre.

Trouver la forme juste

Le dossier présenté alors témoigne de notre ambition : nous avions envisagé un dispositif complexe, avec la projection des entretiens filmés puis, comme une célébration des existences de Jean et Michelle Janoir, la création et la représentation sur scène de la musique du film, dans une de ces caves de jazz qu’ils aimaient tant, impulsant au film l’esprit libre du jazz. Par des projections de peintures sur la surface en tulle derrière laquelle auraient été disposés les musiciens sur scène, couleurs et les textures devaient se mélanger, la peinture imprégnant le réel. Le récit, quand à lui, devait être fragmenté en instants, aussi peu chronologique que la mémoire d’un homme parvenu au bout de sa vie. La logique narrative du film ne devait pas exclure la poésie, mais au contraire la susciter. Finalement, la nécessité de condenser un récit déjà touffu nous a conduit à supprimer le lourd dispositif dont nous rêvions.

Au terme d’un processus de montage complexe en raison de l’ampleur de la vie qui constitue le sujet de Janoir, une vie à peindre, nous sommes parvenus à façonner le film que nous souhaitions réaliser lorsque nous en avions eu l’idée, fin 2009. En une nuit blanche, à deux jours du mixage, nous avons bousculé le montage patiemment réalisé avec Pierre-Louis Viné pour parvenir à la version définitive. Émilie est partie à la pêche aux séquences rejetées afin de saisir des moments de vie oubliés (et elle a trouvé des perles) tandis que Jérémy a retravaillé la structure ; au matin, le film tant attendu est là. Le 4 novembre 2013, il est montré au public pour la première fois lors du vernissage d’une exposition consacrée à Jean Janoir, à la mairie du 2e arrondissement de Lyon.

Émilie Souillot et Jérémy Zucchi

Voir le film Janoir, une vie à peindre

Site réalisé avec WordPress. Libre adaptation du thème Yoko de Elmastudio.

Haut