"Janoir, une vie à peindre", film documentaire
Angle mort, recueil de poèmes de Jean Janoir.

Les poèmes de Janoir

« C’est en 1995, à la suite d’une grave opération qui m’a laissé choqué au point de ne pas pouvoir peindre, que j’ai écrit ces poèmes » raconte Jean Janoir (1929-2012) dans l’avant-propos de son recueil Angle mort (publié à compte d’auteur en 2002). Le nom de sa maladie ? « Mon cerveau refuse de s’en rappeler » prétend-il en riant dans Janoir, une vie à peindre, en 2010. Il préfère continuer à créer, poursuivant son œuvre de peintre grâce à l’ordinateur, tout comme il avait écrit des poèmes dans le lit où il était cloué, lui qui n’avait jamais griffonné des vers auparavant, lui qui se méfie tant des mots. Le critique Jean-Jacques Lerrant présente Angle mort, dans son texte de quatrième de couverture, comme « un livre de colère conçu par un peintre qui a trouvé dans l’écriture poétique son arme contre les forces de destruction… » Le recueil est né d’une force poussant Janoir à ne pas céder au désespoir, exprimée d’une manière particulièrement touchante, par la simplicité des mots, dans « Le parcours » :

Au bas du jour

Au bas de la route en arrière de nous

Des nuages de poussière grise remontent.

Une vieillesse naissante se révolte,

Il y a encore de quoi vivre.

Les mots oscillants d’un peintre

« Il y a des moments dans l’existence où tout se conjugue, s’accumule : maladie, faiblesse physique, malentendus, mauvaises rencontres, avec en plus l’incontournable mal-être qui en découle » écrit Janoir en 2002. Enchaînés dans l’ordre strict de leur création, les poèmes de Janoir publiés dans Angle mort mettent à nu l’artiste, le pathos (compensé par la simplicité des mots) oscillant avec une prise de distance par le biais de l’humour. « Lendemain » figure son long chemin de souffrance :

Et j’enfonce lourdement mes pieds dans la neige

Chaque pas est un trou en trace à reboucher.

Et je sais qu’à ce jeu on ne gagne pas longtemps

Le printemps de la vie efface tout après.

Et chaque année qui passe n’est que partie remise

J’aimerai bien ne pas mourir en hiver.

Et rien que pour voir ta sale tête devant mon lapin…

Et puis merde, saleté de temps, tu joueras sans moi !

Certains poèmes, tels celui-ci, possèdent une langue assez simple, proche de l’oralité où, comme dans les deux derniers vers, le parler cru de Janoir explose soudainement. D’autres jouent avec les sonorités comme le peintre joue avec les couleurs. L’un des plus émouvants poèmes de Janoir est sans doute « Sans ascenseur » qui évoque avec un humour sombre la vieillesse, la retraite, puis la maladie, lors de ces derniers vers :

Redescendre fut difficile.

Il n’y avait plus de marches.

Comme la chute a dû être brutale !

Ah, mes amis, je vous aime

Comme vous m’avez aimé.

Réalité et rêveries

« Chez moi il y a un refus de la réalité, même si des fois elle déborde » dit Jean Janoir. Avant d’écrire des poèmes, il envoyait à la revue Résonances des articles polémiques, réagissant comme un journaliste, car il n’avait jamais cessé de s’intéresser à l’actualité. Quand nous allions les voir, nous discutions avec Jean et Michelle Janoir de tout ce qui se passait à ce moment, Michelle tous les jours lisait Le Monde, jusqu’à ce qu’elle n’en eut plus la force. Sans surprise, certains de ses poèmes portent en eux cette charge de colère, de coups de gueule, qu’il exprimait en prose auparavant. On y lit en particulier son aigreur de peintre oublié, sinon méprisé, dans « Rien de nouveau », critique de l’art contemporain :

Il est l’exposition de l’exposition

En exposés dans les musés rusés

Bâtis en béton armé de langues.

Jamais idée si bien fardée

N’aura demandé autant de place.

Pas d’émotion, tous sens exclus…

Angle mort n’est pas un recueil de suie, noir de tout le pessimisme du peintre, car ce dernier a « laissé fleurir, dans l’épaisseur des imprécations, quelques instants de grâce : sensations de voyage, visions aimables ou plaisir des mots sollicités comme des notes dans une improvisation de jazz » écrit Jean-Jacques Lerrant. Il retranscrit ainsi dans « Le fourbe » l’échappée de son esprit tandis qu’il peint :

De ma cabine de couleurs

En taches de vie et signes

Alors que ma pensée

Se rattrapait d’une voltige

Je vous regardais pâlir au soleil

"La longue nuit le bruit de l'eau dit ce que je pense, CHOSE adorable à voir par un trou de la fenêtre de papier, LE FLEUVE DU CIEL, je monte.... sur son sommet.... Un papillon est posé" Janoir, 1964

« La longue nuit le bruit de l’eau dit ce que je pense, CHOSE adorable à voir par un trou de la fenêtre de papier, LE FLEUVE DU CIEL, je monte…. sur son sommet…. Un papillon est posé » Janoir, 1964

Une source d’images poétiques pour Janoir, une vie à peindre

Nous avons tenu non seulement à évoquer dans notre film Janoir, une vie à peindre ces poèmes, mais à les intégrer pleinement dans le récit, comme une voix intérieure du peintre. Ce sont des contre-points, parfois aigres-doux, fragiles, d’un cœur qui se brise mais lutte pour se reconstituer. Nous lui avions parlé de notre désir d’inclure ses poèmes ; qui pouvait les lire? « Tu te sens de les dire ? » demanda-t-il à Émilie Souillot, co-réalisatrice. « Pourquoi pas, j’essayerai » répondit-elle. Elle n’a pas seulement prêté sa voix aux poèmes, mais tenté de donner une présence à cette âme poétique de Janoir en déambulant dans le film en robe rouge. Par ses quelques pas de danse esquissés, nous avons aussi tenté d’évoquer la jeunesse de Michelle, l’épouse du peintre, portée par le jazz comme les autres jeunes femmes du Hot Club de Lyon (tourbillonnante Nelly), que décrit Janoir dans son poème « La danseuse » :

Au bout de son pied le sol n’existe que pour nous

Et la pointe qui l’effleure semble l’ignorer

Pour se retourner en pirouette montante

Et retomber sur le temps ; c’est le break !

Sa poitrine offensive se soulève essoufflée.

Assise au bord de l’estrade, cette merveille

A mis la musique en folles banderoles.

 

Plus tard dans la nuit sa voix nous chantera

Ce qu’elle a dansé sur ce voile de jazz.

De la lecture de ces vers est née la femme en robe rouge qui danse et hante Janoir, une vie à peindre, comme une ombre de ces femmes peintes par Janoir, sortie de son cadre. Marchant pieds nus dans son atelier, esquissant des pas de danse, elle est la persistance d’une jeunesse pas si lointaine, traversant des fragments de lieux où vécurent Jean et Michelle Janoir, et est le témoin d’instants volés à la nature (éblouissements de soleil, roseaux ondulant par le vent…). Cette figure, oui, est pleinement née de la lecture des vers de Janoir, de la vision de ses toiles et de son amour pour la musique. Certains poèmes nous ont touché au point de déterminer certaines séquences du film, en particulier « Le courant d’air » illustré par les feuilles de papier s’envolant dans son atelier, effleurant les toiles du peintre :

Pressé

Le vent glisse à la surface du sol

Passe entre les dessins du garde fou

Et plaque au mur ma feuille blanche

En s’esclaffant avant de disparaître

Pour ne laisser qu’un petit filet d’air

Qui grille pour moi ma cigarette.

Image du film Janoir, une vie à peindre.

Image du film Janoir, une vie à peindre.

Une renaissance

La fin de Janoir, une vie à peindre s’inspire du poème « Mi-temps » qui décrit l’apaisement de Janoir : « Quel calme rassoit mon esprit / Et quel apaisement étendu là / Sous le vent tombé ! » Ce n’est pas Janoir, mais la femme en robe rouge qui, dans l’ultime séquence du film est allongée dans l’herbe près de la Saône. Le poème devait être dit en voix off, mais nous avons préféré laisser parler la musique afin d’éviter toute redondance inutile. Nous tenions, par cet article, à rappeler l’origine poétique des dernières images du film, les mots de Janoir dans « Mi-temps » :

Puis sentir dans son être

Frémir la délivrance

Jusqu’au replis de son âme.

Je tremble sur cette limite

Perdu dans l’équilibre parfait

L’instant d’une éternité

Sans le balancier de ma raison.

Rien que pour cela il fallait céder.

Quelle embellie dans cette soumission

A perte de vue de soi-même.

Image du film Janoir, une vie à peindre.

Image du film Janoir, une vie à peindre.

Angle mort serait paru en 1996 si Janoir n’avait rencontré un éditeur lui faisant ressentir à ses dépends « les aléas de l’édition et la légèreté cruelle de l’être rompu au virtuel. » Publié finalement à compte d’auteur en 2002, Janoir illustre Angle mort de peintures numériques témoignant d’une technique encore balbutiante (avec justesse, le galeriste Damien Voutay le qualifie de « cyber-brut »). « Il appartient au lecteur d’y deviner les signes de connivence, les correspondances, et même des passages qui ne sont pas tout à fait secrets » écrit Jean-Jacques Lerrant. Janoir insiste dans son avant-propos du recueil sur le fait qu’Angle mort est aussi « le livre d’un peintre qui a retrouvé ses moyens perdus pendant trop longtemps. »

Émilie Souillot et Jérémy Zucchi

Voir le film Janoir, une vie à peindre

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