"Janoir, une vie à peindre", film documentaire
Article de journal sur les décors de l'opéra Pélléas et Mélisande par Jean Janoir.

Quand Lyon s’éveilla à l’art moderne

Réaliser Janoir, une vie à peindre nécessita d’interroger l’évolution de la place de l’art moderne à Lyon. Même si nous n’avions pas souhaité en faire le sujet même du film, ce thème le traversa à travers les rapports de Jean Janoir avec le milieu artistique lyonnais. Dès le début du tournage, ces relations étroites et ambiguës entre le peintre, Lyon et ses artistes furent explorées lors d’une discussion entre Janoir et l’ancien critique du Monde et du Progrès Jean-Jacques Lerrant, âgé de 89 neuf ans. Le critique nous interpella au début de l’enregistrement : « Oui alors, vous êtes en face de moi, vous avez quelques mauvaises intentions, vous voulez réalisez un film, si j’ai bien compris, sur Jean Janoir ?… Et ça explique la présence de Janoir en face de moi, vieux compagnon un peu tassé, un peu moins que moi, mais c’est le nombre d’années qui compte… » Ils se parlèrent comme s’ils passaient à la télévision dans les années soixante (le critique passait sur l’ORTF autrefois), sauf que ce fut notre magnétophone qui enregistra ce moment, en décembre 2010, deux mois avant le décès de Jean-Jacques Lerrant (le 4 février 2011).

De la difficulté d’être peintre en province

Rappelant l’importance de l’art à Lyon depuis le XIXe siècle, en particulier à travers ce qui fut nommé l’école Lyonnaise inspirée par Puvis de Chavannes et l’art décoratif des soieries, Jean-Jacques Lerrant défendait autant la peinture lyonnaise que Jean Janoir méprisait son appartenance à toute tradition ou ensemble localisé d’artistes. « Lerrant a toujours défendu la peinture qui s’est faite à Lyon, déclarait le peintre. Il aime la peinture lyonnaise. Une peinture qui moi m’insupporte » (Janoir qualifiait les œuvres de la tradition lyonnaise de « lyonniaiseries »). Jean-Jacques Lerrant voyait dans la peinture de Janoir une empreinte de symbolisme le rattachant à d’une certaine manière à la l’Histoire de l’art de Lyon ; l’artiste rejetait une telle idée.

Michelle Janoir nous montre une photo de Jean-Jacques Lerrant par Gérard Amsellem.

Michelle Janoir nous montre une photo de Jean-Jacques Lerrant par Gérard Amsellem.

Dans un extrait d’un journal télévisé de FR3 régional datant de 1988 où il apparaît, Janoir est désigné comme étant « le seul [sic] théoricien de la peinture lyonnaise », mais se sentait-il peintre lyonnais ? « Non, absolument pas du tout ! Il suffit qu’en fin de vie comme j’arrive, je suis mal vu par les lyonnais, et pas du tout accepté par la peinture au niveau national et international » nous déclarait-il, amer, en 2010. Il se sentait enfermé dans son image de peintre de province, artiste d’une ville où il se sentait bien mais qui possédait le tort de ne pas être Paris, dans une France où les renommées se font et se défont au centre du pouvoir, dans la capitale. En 1962, Janoir avait tenté de s’installer à Paris, mais l’échec fut cuisant.

« Il a été prouvé que dans tous les domaines, tout ce qui naît en province est voué à l’échec » déclare le peintre Jean Janoir dans un moment de Janoir, une vie à peindre où on ressent en lui une grande aigreur, son visage à demi dans l’ombre. « Ça on n’y peut rien ». Janoir courbe le dos, conscient du poids de tous ses efforts, peut-être vains puisque tous les critiques ne cessent de rappeler qu’il est un peintre Lyonnais. Il porte le poids non de la difficulté d’être artiste en province aujourd’hui, mais des nombreuses années à lutter pour que son art moderne ait sa place dans une ville de Lyon à la diversité culturelle alors limitée. Aujourd’hui, le nombre d’évènements artistiques (telle la Biennale d’Art Contemporain) font obstacle à la mémoire de ce qu’était l’art dans cette ville jusque dans les années soixante.

Redécouverte d'une immense toile de Jean Janoir commandée en 1963 par la Chambre de Commerce et de l'Industrie de Lyon.

Redécouverte d’une immense toile de Jean Janoir commandée en 1963 par la Chambre de Commerce et de l’Industrie de Lyon.

Une institution au service de la tradition lyonnaise

Quittant sa ville natale de Mâcon, Janoir aurait préféré aller étudier les Beaux-Arts à Paris, mais son père avait peur qu’il s’y perde. Alors il partit étudier aux Beaux-Arts de Lyon. Le peintre connut dès lors le puritanisme catholique qui imprégnait la ville à cette époque, et brisait les ambitions des artistes les plus rebelles. Aux Beaux-Arts où il étudia de 1946 à 1949, Janoir fut confronté à l’académisme obtus qui sévissait dans cette institution destinée à produire des dessinateurs de motifs décoratifs efficaces, les élèves étant destinés à « fabriquer de la fleur ». Son accès à la connaissance de la peinture de l’époque était empêché par la direction de l’institution, des professeurs dénonçant les élèves qui se rendaient dans la galerie Michaud qui exposait des œuvres de Picasso, Matisse, Léger« C’était très mal vu d’aller se promener dans cette galerie. » L’anecdote révèle la résistance importance de l’institution culturelle de la ville face à une modernité déjà largement acceptée à Paris.

Rue Neyret à Lyon. Eglise désaffectée du Bon Pasteur et ancien bâtiment des Beaux-Arts construit dans les années soixante à l'emplacement de la caserne qui abritait après-guerre les Beaux-Arts de Lyon.

Rue Neyret à Lyon. Eglise désaffectée du Bon Pasteur et ancien bâtiment des Beaux-Arts construit dans les années soixante à l’emplacement de la caserne qui abritait après-guerre les Beaux-Arts de Lyon.

Aujourd’hui, il y a à la place des Beaux-Arts de l’époque, sur les pentes de la Croix-Rousse, un bâtiment triste et délabré des années soixante. La façade est rigide, d’un style presque soviétique ; en face se trouve une église abandonnée dont le portail est à plus de quatre mètres du sol. Les Beaux-Arts occupaient à l’époque de Janoir une ancienne caserne, l’atelier était une ancienne chambrée. Les sculpteurs se trouvaient au premier étage, d’où de nombreux problèmes pour descendre leurs lourdes sculptures ! Une rigidité absurde régnait dans cette institution, à l’image de ce professeur obsessionnel qui commençait chacun de ses cours d’anatomie par l’omoplate… Janoir ne rentrait pas dans le moule souhaité par les Beaux-Arts : en retard à un cours de dessin d’après un modèle en plâtre, il s’assit à une place où le bloc de plâtre sculpté qui servait de modèle (un quelconque chapiteau corinthien sans doute) ne ressemblait pas à grand chose, sinon à une vague forme presque abstraite ; c’est ainsi qu’il le dessina, au grand dam de son professeur qui ne comprenait pas qu’il ne faisait que représenter ce qu’il voyait.

Expositions, jazz, revues, modernité

La peinture, Janoir l’apprit en discutant avec des professeurs « qui étaient de bons profs », et dans les galeries qui montraient des œuvres modernes, telle celle de Michaud : « ces galeries-là ont joué un rôle important, rappelait Jean-Jacques Lerrant. Ils ont accepté de prendre les risques de nouveaux peintres, de nouveaux artistes, de nouveaux langages. La vie lyonnaise s’est modifiée à partir de ces moments-là. » Michelle Janoir nous raconta que c’est en voyant une exposition sur Picasso, à l’aube des années cinquante, qu’elle s’ouvrit à la peinture moderne : « Je suis rentrée dans Picasso comme dans du beurre » nous dit-elle en riant. Progressivement, avec un retard considérable compte tenu de l’évolution de l’art moderne, les habitants de Lyon s’ouvrirent à d’autres possibles artistiques.

Peintures de la série des "bibliothèques" de Jean Janoir (vers 1957).

Peintures de la série des « bibliothèques » de Jean Janoir (vers 1957).

Un vent de liberté soufflait grâce au jazz joué au Hot Club (créé en 1947) dont Jean Janoir était l’un des musiciens fondateurs ; la jeunesse et les étudiants ancrait ce désir d’artistes dans un mouvement plus large. « On avait l’impression de ne pas être tout seul » dit Janoir. Oui, il n’était pas le seul Lyonnais qui, entre l’aube des années cinquante et le début des années soixante, aspirait à plus de liberté et de modernité : une activité critique de plus en plus importante et audacieuse fit progressivement éclater au grand jour ce désir de changement, et de faire connaître des peintres comme Jean Janoir, donnant à la culture locale son impulsion nécessaire. Il fallait des critiques comme René Deroudille (« le rugbyman de la peinture » selon Janoir, « le rugbyman de la critique ! » selon Jean-Jacques Lerrant) pour effrayer « les cultureux de l’époque ». Il fallait une revue comme Résonances pour soutenir ceux qui contribuaient à élever culturellement la ville, tel Roger Planchon, mais aussi Jean Janoir, comme nous le raconte son ancien directeur Régis Neyret qui avait demandé au peintre de réaliser différentes couvertures pour la revue.

Victoire de la modernité, et oubli

C’est à l’Opéra de Lyon dirigée par Paul Camerlo, institution symbole d’une certaine tradition artistique bourgeoise à l’époque, que la modernité incarnée notamment par Janoir trouva un terrain d’expérimentation fertile, avec un impact majeur sur les esprits des « cultureux » et habitants de la ville. Le Pélléas et Mélisande de Debussy, mis en scène par Louis Erlot avec des décors et costumes de Janoir, apparut dans ce contexte en 1962 comme « une illumination, un feu d’artifice dans la brume… », selon Jean-Jacques Lerrant qui découvrit la force de l’œuvre du peintre grâce à ce travail : « pour moi c’est un grand événement lyonnais et national parce que tout d’un coup on a trouvé un Pélléas et Mélisande qui avait l’esprit du temps et aussi l’intemporalité d’un symbolisme dans les brumes, dans les nuages, dans les neiges… »

Pélléas et Mélisande mis en scène par Louis Erlot à l'Opéra de Lyon, avec des décors et costumes de Janoir (1962).

Pélléas et Mélisande mis en scène par Louis Erlot à l’Opéra de Lyon, avec des décors et costumes de Janoir (1962).

Régis Neyret rappelle que « c’était une époque où des peintres comme Schoendorf ont fait aussi des décors. Des peintres différents de la tradition lyonnaise se sont mis à se développer dans cette ville. » L’importance d’un critique dans cette révolution doit être notée, celle de René Deroudille qui eut l’idée de faire proposer à Janoir la conception des décors et costumes de Pélléas et Mélisande : Jean-Jacques Lerrant soulignait aussi l’importance de ce « confère violent, passionné », dans l’Histoire de l’art à Lyon, personnalité « forte, brutale mais nécessaire à Lyon qui est [à l’époque] une ville de convention, de bourgeoisie sage, académique dans ses goûts. » L’art moderne avait trouvé à Lyon son public et sa reconnaissance officielle, dont témoignaient les nombreuses commandes d’institutions à des peintres comme Jean Janoir, qui se vit notamment confier la réalisation d’une toile de dix-huit mètres carrés pour une salle de conférence de la Chambre de Commerce et de l’Industrie.

Le temps et les modes ont passé ; la toile immense de Janoir a été remisée dans les réserves. Aujourd’hui, la Biennale d’Art Contemporain et les multiples évènements culturels ont fait oublier ce long éveil à la modernité d’une ville devenue métropole. La quasi absence d’un artiste majeur de cette époque comme Janoir sur les cimaises du musée des Beaux-Arts de Lyon témoigne à sa manière, peut-être, de cet oubli.

Émilie Souillot et Jérémy Zucchi

Voir le film Janoir, une vie à peindre

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